Thème

Le sens du temps 

Le Moyen Âge a vu se transformer la perception du temps, passant d’un temps rythmé par la longueur des jours selon les saisons aux décomptes plus précis des premières horloges. Mais l’évolution de la perception du temps influe sur de nombreux aspects de la vie intellectuelle et culturelle, pour lesquels diverses pistes, non exclusives, sont envisageables.

1) Aspects philosophiques

Au plan philosophique, l’inscription de l’histoire du monde dans le cadre d’une histoire du salut fait entrer en conflit la notion antique de l’éternité du monde et celle de la création inscrite dans le temps et destinée à finir. La réflexion sur le temps d’Augustin (Confessions 11) se prolonge selon des modalités à déterminer. Les fluctuations de la notion de progrès, ou de décadence depuis l’âge d’or des origines, reflètent l’optimisme ou le pessimisme des individus mais aussi des époques. Les futurs contingents : hasard, destin, ou providence, le maniement des hypothèses sur ce qui pourrait ou aurait pu se produire (les syllogismes hypothétiques) posent un problème logique. Et la mémoire est bien perçue comme la faculté essentielle de l’homme, être soumis au temps, faculté sans laquelle il ne peut s’inscrire dans la durée et trouver sa place dans l’univers.

2) Aspects théologiques

Au plan théologique, le temps et l’éternité (avec la différence entre l’aevum et l’aeternitas) posent des problèmes conceptuels. L’homme est tombé dans la temporalité, ce qui crée entre lui et les entités non soumises au temps une différence de nature infranchissable.  La difficulté de concevoir un Dieu en dehors du temps se complique des notions de prescience, providence, prophétie. Une analogie profonde entre le temps humain (les différents âges de l’homme) et le temps du monde aide à conceptualiser une histoire générale du temps, à la suite de quoi la mort de l’homme ou la fin du monde marqueront le retour définitif (et perçu comme douloureux même s’il est parfois senti comme désirable)  hors du temps.

3) Aspects calendaires

La liturgie rejoue et réactualise dans le cadre de l’année l’histoire du salut ; son temps cyclique est la marque quotidienne d’une conception du temps comme annonce et accomplissement, qui superpose passé, présent et avenir selon les méthodes de la typologie exégétique. Les fêtes et cérémonies inscrivent le temps qui court dans la longue durée de l’histoire du monde, qui est celle du salut, inscrivent la mémoire (de l’humanité, des saints) dans la succession des ans et des saisons, modèlent le rythme de vie.

Les méthodes du comput, approche scientifique du temps fondée sur l’astronomie, mais liée aux nécessités de la liturgie, sont un observatoire indispensable pour l’étude des savoirs liés au temps, au plan théorique. Au plan pratique, les saisons déterminent le temps des travaux et le rythme des jours, de l’agriculture à la guerre, en suscitant dans les consciences des stéréotypes culturels qui vont bien au-delà de la simple répartition dans le temps des activités humaines.

4) Aspects historiques

L’historiographie  relie étroitement  le sens religieux de l’histoire du salut et la linéarité du récit. Le temps des hommes, naissance, maturité, mort, semble aussi le destin des empires qui se succèdent. Le rapport aux ancêtres, réels ou mythiques, reflète le problème identitaire de l’apparition des peuples et de leur droit à l’existence. Les historiens aux prises avec des sources de renseignement disparates doivent compter avec les problèmes de chronologie et se limiter parfois à poser des chronologies relatives, ou se contenter d’un récit atemporel. Chez certains, comme Otton de Freising, le futur fait partie de la construction de l’histoire ; chez tous l’utilité de la connaissance du passé pour mieux gérer le présent justifie le devoir de mémoire et la lutte contre l’oubli. Un double mouvement est perceptible, d’un côté la reconstruction d’un temps linéaire et le sens de l’évolution  historique, de l’autre un anachronisme qui peut être inconscient, ou bien assumé et voulu comme une réactualisation.

5) Aspects grammaticaux

La langue elle-même est le témoin de l’évolution des approches du temps. Porté par les verbes, le temps subit des évolutions qui transforment  les règles établies de la concordance des temps et la valeur des paradigmes verbaux, valeur de futur proche du présent, aspect modal des temps du passé, qui sont les plus utilisés dans le mode narratif, dans les différentes langues romanes et en latin médiéval. Le stock lexical des adverbes de temps évolue aussi. Enfin, l’ordre des mots aide à établir la linéarité de l’action dans le temps.

6) Aspects littéraires

Sur le plan littéraire, les modes de la narration explorent les ressources du récit dans le temps, parmi les retours en arrière, les entrelacs, les récits des événements passés, l’annonce de ce qui va se passer par des sages dotés de prescience. Les procédés romanesques hésitent entre l’atemporalité, l’actualisation ou la mise en perspective lointaine, dans des époques prestigieuses : on peut se demander si ce temps romanesque ressemble au temps de l’histoire perçu par les historiographes ou si ses lois propres l’en distinguent visiblement.

Dans un univers où la tradition garde toute sa force et où l’imitation est à la fois reconnaissance et accomplissement, le sens d’un décalage entre le legs de l’antiquité et les temps présents aboutit à une des premières querelles des anciens et des modernes, et au thème de la translatio studii qui permet d’assumer le fardeau d’un héritage aussi riche.